Prologue

All work and no play makes Jack a dull boy

Un frisson. C’est un frisson qui l’a sorti de son sommeil. Il relève la tête, lentement, puis entrouvre les paupières.

— Qu’est-ce que…

Il ne termine même pas sa phrase. Sa voix est pâteuse, son esprit embué et il ne trouve pas les mots. Son lit est recouvert de poussière, ou de grains grisâtres. C’est son lit ou c’est du sable ? Il s’assied, se frotte les yeux puis les ouvre pleinement. Sa mâchoire inférieure descend, ouvrant grand sa bouche.

— Oh merde !

Ça ne ressemble pas du tout à sa chambre. Point de posters de films ou d’étagères remplies de figurines. Des murs défraîchis, un sol en béton granuleux et face à lui, des barreaux. Il regarde autour de lui. Mur gris, mur gris, mur délabré, et barreaux. Une cellule de quatre mètres carrés à peine. Dans un coin, une vieille couverture épaisse noire à rayures. Il baisse la tête. Il est habillé. Il la relève. Une vieille applique poussiéreuse éclaire péniblement les lieux.

Comment s’est-il retrouvé ici ? Aucun souvenir. Il n’a rien bu d’extraordinaire, n’a pas commis le moindre délit, enfin il le suppose.

Il se lève. Son dos lui fait mal. Il a dormi à même le sol apparemment. Mince, ils n’ont même pas de matelas dans les prisons maintenant ?

— Hé ! Il y a quelqu’un ? Qu’est-ce que je fous ici ? hurle-t-il en s’approchant des barreaux.

— Chut… ma tête ! lance une voix efféminée face à lui.

Il se colle aux barreaux et regarde droit devant. Ce n’est pas un autre mur décrépi qu’il y a en face, c’est une cellule identique à la sienne, plongée dans l’obscurité. Il entrevoit une silhouette qui bouge et qui se rapproche. Soudainement une ampoule s’éclaire au-dessus de cette personne. Une jeune femme aux cheveux mi-longs, roux, en nuisette foncée.

— Je vous ai déjà vu, non ? demande-t-elle avant de masquer un bâillement.

— Peut-être… La réciproque n’est pas vraie. Vous êtes ?

— Manon. Et vous c’est… ah mince, je l’ai su ! Ce n’est pas « pieuvre » ou un truc comme ça ?

— Non, moi c’est Davy. On est où ?

— Dites ? tonne une voix caverneuse.

Davy ne peut s’empêcher de lâcher un cri de surprise. Un bras vient d’apparaître sur le côté gauche des barreaux de sa cellule.

Un raclement de gorge puis la voix reprend, plus claire.

— Vous n’auriez pas une paire de lunettes de votre côté ? Je n’y vois quasiment rien

Des scintillements puis une lumière vive se met à éclairer l’espace entre les cellules. Davy aperçoit deux autres cellules à gauche de celle de Manon, et rien à sa droite, à part un mur et une porte métallique verte, à la peinture écaillée.

— Des lunettes ? reprend le type d’à côté en bougeant le bras de bas en haut.

— Non je ne crois pas, répond un autre type en face, cheveux hirsutes, bermuda sombre, et tee-shirt noir sur lequel est apposé la tête d’une pieuvre aux multiples tentacules. Tiens Gary, s’exclame-t-il en regardant vers sa droite, qu’est-ce que tu fous là ?

— C’est une blague non ? répond une voix masculine au fond.

— Quelqu’un pourrait me dire ce que c’est que ce bordel ? s’énerve Davy.

— Je vous connais, vous, réplique une autre voix masculine, dans la cellule à gauche du type au curieux tee-shirt.

Davy fronce les sourcils pour mieux voir. Un homme à lunettes, chemise et pantalon sombre, se trouve derrière les barreaux.

— Pas moi, réplique Davy. C’est quoi cet endroit ? Vous êtes qui, vous ?

— Jean-Christophe, répond le type à gauche de la cellule de Manon.

— Alexandre, réplique le type au bras qui dépasse de sa cellule.

— Gary.

— Salomon, indique l’homme à la chemise.

— Oh, c’est original comme prénom ça, s’exclame Manon.

— Merci.

— Super… on s’en moque. Et c’est quoi ici ? Une prison ?

— C’est qui qui parle ? demande Gary.

— Davy.

— Davy ? Le Davy que je connais ?

— Nan, répond Jean-Christophe. C’est un modèle plus petit.

— Sympa ! Et donc, quelqu’un sait où on est, bordel ? demande Davy.

— Moi je ne vois rien, je ne peux pas vous dire.

— Là, par terre, sur ta gauche, précise Jean Christophe.

— Quoi ?

— Tes lorgnons. Ils sont sur ta gauche. Fais gaffe de ne pas marcher dessus.

Alexandre, un grand type au corps svelte, se penche et tâtonne le sol jusqu’à ce que ces doigts frôlent un bout de plastique.

— Ah, super ! clame-t-il d’un ton enjoué.

— On se croirait dans la partie prison d’un commissariat ou d’un truc comme ça, dit Salomon. C’est curieux d’avoir une pièce avec seulement six cellules.

— Et ça, c’est quoi ? demande Alexandre en montrant l’espace entre les cellules.

Au sol, devant les cellules, divers tubes translucides courent tout le long et s’enfoncent dans le mur jouxtant les cellules de Gary et Salomon.

— C’est horrible ! s’écrit Manon en fixant l’amas bizarre relié à tous les tubes, à quelques centimètres devant sa cellule.

Davy se baisse et observe. Un rictus de dégoût s’affiche sur son visage. Ce sont des poches de sang entassés les unes sur les autres. Chaque poche semble avoir quelque chose d’inscrit dessus. Davy penche la tête, et compte.

— Nom de Zeus !… Nous sommes bien six dans ce fichu lieu ?

— Et mathématicien avec ça, répond Salomon.

— Ce sont des torchons ? demande Jean-Christophe.

— Non, ce sont des poches de sang… Il y a nos prénoms dessus, indique Davy.

— Merde, on m’a piqué ! Vous aussi vous avez un coton maintenu par du scotch sur votre bras ? demande Gary.

Chacun d’eux vérifie, et constate avec effroi que Gary n’est pas le seul. Jean-Christophe rompt brusquement le silence d’effarement qui s’était installé.

— Putain, ceux qui ont fait ça sont complètement barrés. J’ai trouvé un petit magnéto ici. C’est marqué « écoutez-moi » dessus.

— Non mais c’est juste une énorme blague ! s’écrit Davy. Où vous avez foutu les caméras, les mecs ? C’est un coup de François ça encore…

— C’est dingue, je ne me souviens de rien. On aurait été drogué, vous croyez ? demande Manon.

— Vous aussi vous avez une machine à écrire ? demande Alexandre.

— Quoi ? s’étonne Salomon.

— Taisez-vous, je fais « lecture » ! ordonne Jean-Christophe.

Tout le monde met sa colère de côté et se colle aux barreaux des cellules. Jean-Christophe presse le bouton du magnétophone archaïque. Des grésillements, puis une voix grave résonne entre les murs.

« Ici la voix !… Pardon, je m’égare… Vous êtes tous des personnes respectables, avec des univers différents et intéressants, et nous allons jouer à un jeu. Chacun d’entre vous va devoir user de son imaginaire pour me concocter une histoire ou une trame, quelque chose qui se tient et qui puisse choquer ou faire frissonner le lecteur. Vous trouverez dans vos cages respectives le matériel nécessaire… Mais votre temps est compté, et j’ai préféré utiliser quelque chose de plus sympathique qu’un simple compte à rebours. J’ai pris soin de vous prélever quelques centilitres d’hémoglobine, pour nourrir la bête. À la fin de cet enregistrement, ce qui la retient d’aspirer vos flux sanguins va se défaire, elle pourra alors s’abreuver et recouvrer pleinement ses forces. Défoncer le mur qui la sépare de vous et… et ensuite vous verrez bien ! Si vous parvenez à écrire à temps, vous serez libéré de votre cage et pourrez partir par l’unique porte qui vous relie au monde extérieur… Écrire ou mourir, à vous de choisir ! »

Un grésillement, le claquement du bouton du magnéto qui remonte, puis un étrange cliquetis.

— C’est une blague ? s’inquiète Salomon.

Un grand choc contre le mur faisant face à leur unique sortie. Si fort que le mur tremble et des morceaux de plâtre tombent du plafond.

— Oh putain ! Là, regardez ! s’exclame Alexandre en pointant d’un doigt tremblant le tas de poche de sang.

Les différents tubes plastiques reliés aux poches commencent à se teinter de rouge. Le sang se vide peu à peu des poches et se répand dans les tuyaux. Ces fichus tuyaux allant de l’autre côté du mur où il y a il ne sait quoi…

— Vite ! s’exclame Manon en allant s’asseoir au fond de sa cellule.

Davy ne comprend rien à ce qui se passe. Il fait un demi-tour sur lui-même et va devant l’épaisse couverture trainant au fond de sa cellule. Il la soulève. En dessous se trouve une vieille machine à écrire et une dizaine de feuilles de papier.

— C’est n’importe quoi !

Abasourdi, il prend une feuille, la glisse dans la machine et fait tourner le rouleau pour bien la positionner. Il tourne le rouleau dans les deux sens. Ce bruit lui rappelle quelque chose. Une vieille chanson dans un film avec Demi Moore.

— Unchainedmelody…

Il tremble. Dans quoi est-il embarqué ? Pas le temps d’y penser. Il attrape la couverture et s’enroule à l’intérieur. Les mains positionnées sur le vieux clavier mécanique, il commence à frapper quelques lettres.

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