Nécrotribulations Martiennes, tome II

Marie Jardez

 

Chapitre I

 

Seul Phénix, resté aux commandes de l’appareil, ne dormait pas. L’immense désert sous-marin, dans lequel le chaboscaphe avait plongé au large de Dieppe, retenait, depuis plus d’une heure, toute son attention. En vain, il scrutait les fonds de ce monde aquatique, avide de découvertes, mais les eaux troubles ne lui renvoyaient qu’une sinistre sensation de vide et de désolation. Rien à voir avec l’exaltation qu’il avait connue au cours de sa traversée interplanétaire, de Mars à la Terre. L’idée que l’Atlantide n’eût été qu’un beau songe, l’effleurait parfois. Avait-il entraîné ses compagnons dans une aventure chimérique ?

Depuis l’immersion, ce n’était que squelettes de navires, des cadavres rongés par la rouille et couverts de pustules. Victimes des guerres et des tempêtes, ils avaient coulé, de longue date, au large des côtes de la Manche. On ne comptait plus le nombre de vieux cargos disloqués, de chalutiers éventrés, de cuirassés démembrés, gisant sur les fonds. Leurs carcasses ferrugineuses, rognées par la corrosion, plus difformes les unes que les autres, composaient autant de sculptures bizarroïdes, auxquelles il était impossible de donner un nom. Des canons piteux piquaient du nez dans les sols sableux, des ailes d’avions de chasse s’étaient encastrées dans des chars et gardaient en mémoire le souvenir tragique de terribles batailles. Au milieu de ce chaos, des pales d’éoliennes effondrées s’entassaient les unes sur les autres comme les baguettes d’un mikado géant. Là, pas le moindre signe de vie animale ou végétale. Des tonnes de munitions chimiques et de produits toxiques s’étaient chargés de tout anéantir. Qu’étaient donc devenues les innombrables richesses sous-marines, dont le spectacle émerveillait les passagers du Nautilus ? Phénix s’attendait à vivre leur étonnement, à partager leur enthousiasme, à trembler, au détour d’une épave, à la vue d’un poulpe formidable tapi dans un amas rocheux… Mais la mort, que les hommes avaient semée au cours des derniers siècles, triomphait dans cette partie des flots.

La mer d’Iroise lui redonna un grain d’espoir, en le distrayant d’une petite ambassade de poissons fort curieux. Une quinzaine de créatures tubulaires aux zébrures rouges et noires, guère plus grosses que des merlans, avaient été séduites par l’éclairage du vaisseau. Pourvues d’un œil frontal unique et d’une nageoire ventrale dentelée, de couleur jaune, elles nageaient dans sa direction. Phénix activa son décodeur pour en définir l’espèce, lequel, en moins de dix secondes, identifia un banc de Polyphémox. Ces poissons, parents pauvres du hareng ou de la sardine, autrefois fort communs, résultaient d’une combinaison d’émanations chimiques et d’agents mutagènes. Ils faisaient partie des rares ressources halieutiques, encore consommables à la fin du vingt-et-unième siècle, à avoir survécu dans cette zone. Or personne, en 2157, n’aurait pris le risque d’y goûter. Non qu’il y eût un sursaut de conscience végan ou écologique, de la part de la population, mais la preuve avait été faite par le Haut Conseil Planétaire de la Santé que le moindre morceau de ce cyclope des mers, même sous haute cuisson, rendait définitivement aveugle, sourd, muet et, dans certains cas, impuissant, en cas d’absorption. Ces compagnons de route, du reste inoffensifs, pistèrent le chaboscaphe durant une bonne vingtaine de miles nautiques.

De son côté, Asimov n’avait rien perdu de la rencontre. Bien qu’il ne donnât pas signe d’éveil, il entreposait, dans sa mémoire, sa récolte des fonds marins. Délaissant les divertissements enfantins de sa palette onirique, il se faisait une joie d’en étudier le contenu, une fois parvenu à bon port.

Le banc de Polyphémox se dispersa aux abords du Golfe de Gascogne. Un instinct de survie leur avait sans doute appris à fuir un environnement que le réchauffement climatique et l’effondrement de certains courants rendaient impropres à leur habitacle. Le Golfe avait pourtant constitué, pendant des millénaires, une vaste réserve naturelle, très prisée des cétacés. Or, compte-tenu de la déplorable qualité des eaux, des razzias de la pêche industrielle et de la prolifération des forages marins, il n’y avait plus aucune chance d’y croiser ne serait-ce que l’ombre d’un dauphin.

Un son faible, un vague écho métallique, émergea de l’immensité aquatique, au moment où le chaboscaphe arrivait en vue d’un haut plateau. Intrigué, Phénix chercha à en déterminer la provenance et gagna de la hauteur. Interpellé par l’étrange phénomène acoustique, Asimov s’empressa de le rejoindre. Étaient-ils le jouet d’une hallucination sonore ?

C’est peut-être un piège, avança le cobot en scrutant l’abîme.

‒ … un signal de détresse, étouffé par la pression des eaux…Tout est possible, fit Phénix.

Mieux valait rester vigilant.

Parvenus à une vingtaine de mètres de la zone d’émission, les deux Martiens aperçurent un engin métallique, volumineux, dont la base adhérait à un récif, comme une grande coquille d’huître. À leur approche, l’objet se positionna à la verticale et pivota dans leur direction.

Un leurre ! s’exclama Asimov, à la vue de deux panneaux qui s’entrouvraient.

Phénix fit aussitôt marche-arrière, fuyant au plus vite ce qui n’était autre qu’un appât militaire. L’appareil, toujours actif, était un vestige de quelque guerre, qui avait secoué l’Europe, au siècle passé. Tout vaisseau, qui entrait dans son champ, était irrémédiablement perdu.

Tu nous as rendu un fier service, reconnut le Martien. Il s’en est fallu de peu que nous ne soyons pulvérisés.

Ignorant les ondes fatales, qui diminuaient au fur et à mesure qu’il s’éloignait, le chaboscaphe fila vers les colonnes d’Hercule, abandonnant, sans état d’âme, le robot-sirène, sur son rocher.

 

La secousse provoquée par la brusque manœuvre eut pour effet de réveiller le reste de l’équipage.

Tu devrais essayer de dormir un peu, fit Extasia. Nous allons prendre le relai. Le chaboscaphe peut naviguer en autonomie jusqu’aux côtes portugaises. Tu auras besoin de toute ton énergie pour le diriger, une fois que les Colonnes seront en vue.

Or, pour rien au monde, Phénix n’eût voulu rater quoi que ce fût de la traversée sous-marine.

Ne t’inquiète pas, je me sens d’attaque à faire le tour du monde... Mon organisme a été augmenté. Je peux veiller, sans faiblir, pendant près de... Mais regarde, là, à droite !

La Nécropolitaine tourna la tête dans la direction que Phénix lui indiquait : la dépouille d’un superbe galion, souvenir d’une défunte armada, gisait sur un banc sablonneux. Ses flancs béants fourmillaient d’une myriade de petites lumières bleues et or.

Oh, des papillons de mer ! s’écria Rachel, depuis l’autre bout du vaisseau. C’est très rare. Je pensais que l’espèce avait totalement disparu !

Faisons un vœu ! renchérit Extasia.

Puissent-ils nous ouvrir la route de l’Atlantide, lança Valère, plus réservé que les autres sur la suite de l’expédition.

Les eaux portugaises, théâtre de maints naufrages, fourmillaient d’épaves de navires anciens. La plupart des coques, dont le bois avait pourri, avaient été colonisées par des milliers de nanoparticules de plastique, ce qui, en contrepartie, permettait d’en préserver l’apparence et constituait, de surcroît, une excellente réserve de plastiplancton.

Je ne serais pas étonnée de rencontrer d’ici peu un banc de méduses, observa Rachel, dont la connaissance de la faune aquatique ne manqua pas d’impressionner les deux Martiens. Elles en raffolent. Tenez, ajouta-t-elle à la vue d’une douzaine de gros ballons diaphanes, pourvus de longs tentacules, qui lévitaient au-dessus d’une épave. Voici des aurélies ! On les utilisait autrefois pour absorber les nanoparticules de plastique et pour lutter contre la pollution des océans. Avec le temps, leur organisme s’est modifié et elles sont devenues résistantes à toute forme de dérèglement. Il va de soi que le plastiplancton, particulièrement abondant dans cette zone, leur fournit un aliment de choix.

Le singulier ballet de méduses mutantes, qu’on aurait cru surgies des premiers âges de l’humanité, laissa quelque peu rêveur les membres de l’équipage.

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